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ENQUÊTE EXCLUSIVE. Capitaux ivoiriens dans les secteurs stratégiques : la lente reconquête d’une économie longtemps tenue par d’autres

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Banque, cacao, hydrocarbures, mines, distribution pétrolière : où en est réellement la part des nationaux dans les secteurs qui structurent la première économie de l’UEMOA ? Enquête sur un rééquilibrage engagé, mais encore inachevé, à la mi-juillet 2026.

La Côte d’Ivoire pèse environ 40 % de l’économie de l’UEMOA, fournit 39 % du cacao mondial et affiche une croissance de 6 % en 2024 selon les données du Trésor français. Mais derrière ces performances macroéconomiques, une question demeure au cœur des débats économiques nationaux : à qui appartient réellement l’appareil productif ivoirien ? Pendant des décennies, les secteurs les plus stratégiques du pays (la banque, le négoce du cacao, les hydrocarbures, les télécommunications) ont été dominés par des capitaux étrangers, français d’abord, puis panafricains et asiatiques. Depuis le début des années 2020, un mouvement de fond s’opère : l’État a fait de l’émergence de champions nationaux une doctrine économique explicite, appuyée par des textes de loi, des quotas et des programmes dédiés. État des lieux, secteur par secteur.

Banque et finance : les nationaux bousculent enfin les filiales étrangères

Le secteur bancaire ivoirien, longtemps chasse gardée des groupes français puis des réseaux panafricains, offre aujourd’hui le visage le plus avancé de cette montée en puissance des capitaux nationaux. Le pays compte 28 banques agréées selon la liste de la Commission Bancaire de l’UMOA mise à jour au 22 mai 2025, et concentre à lui seul 11 des 21 établissements de l’UEMOA dépassant les 1 000 milliards de FCFA de total bilan, soit plus de la moitié des grandes banques de la zone.

Société Générale Côte d’Ivoire reste la référence du marché avec un total bilan de 3 615 milliards de FCFA et environ 18 % de parts de marché en ressources. Mais la hiérarchie n’est plus figée. NSIA Banque Côte d’Ivoire, adossée au groupe fondé par l’Ivoirien Jean Kacou Diagou, s’est hissée parmi les tout premiers établissements du pays et challenge directement le leader historique. La Banque Nationale d’Investissement (BNI), bras financier de l’État, figure également dans le peloton de tête, tout comme Bridge Bank Group. La reprise de Versus Bank par l’investisseur ivoirien Daouda Soukpafolo Koné, avec un positionnement assumé sur les startups et la fintech, illustre une nouvelle génération d’acquéreurs nationaux. Il faut y ajouter la trajectoire singulière de Koné Dossongui : après avoir bâti puis cédé Banque Atlantique au marocain BCP, le fondateur d’Atlantic Financial Group est revenu sur le marché avec AFG Bank Côte d’Ivoire, désormais inscrite sur la liste officielle des banques agréées.

Le tableau appelle toutefois une lecture nuancée. Les capitaux dits « nationaux » recouvrent des réalités différentes : participations publiques (BNI, BHCI), groupes privés fondés par des Ivoiriens mais à vocation panafricaine (NSIA, AFG), et acteurs entièrement privés locaux. Et dans l’assurance, secteur jumeau, NSIA fait figure d’exception ivoirienne dans un paysage dominé par les groupes internationaux et régionaux.

Cacao : 40 % de l’offre mondiale, mais une chaîne de valeur toujours verrouillée

C’est le paradoxe le plus documenté de l’économie ivoirienne. Premier producteur mondial avec plus de 2 millions de tonnes de fèves par an, le pays a longtemps été absent des segments les plus rémunérateurs de sa propre filière. Six multinationales (Cargill, Barry Callebaut, Olam, Sucden, Touton, Ecom Trading) contrôlaient encore récemment la totalité des contrats d’exportation de fèves, achetant directement 70 à 80 % de l’or brun via leurs filiales locales. Conséquence dénoncée par le Groupement des Négociants Ivoiriens (GNI) : environ la moitié des opérateurs nationaux du secteur ont disparu depuis la campagne 2016-2017, faute d’accès direct aux chocolatiers internationaux.

La riposte s’est organisée sur trois fronts. D’abord le quota : le conseil des ministres du 26 mai 2021 a décidé que 20 % des exportations de cacao, jusque-là assurées exclusivement par les multinationales, reviendraient aux opérateurs nationaux. Ensuite la subvention : le conseil des ministres du 10 juillet 2024 a accordé aux exportateurs nationaux un soutien public couvrant quatre campagnes, jusqu’à la saison 2026-2027. Enfin l’industrie : l’État est entré directement dans la transformation via Transcao, société créée par le Conseil du Café-Cacao. Le complexe Transcao PK24 de Yopougon, inauguré avec son site jumeau de San Pedro, porte la capacité cumulée du dispositif public à 100 000 tonnes de broyage, pour un investissement global de 130 milliards de FCFA, plus de 1 400 emplois directs et une projection à 210 000 tonnes annuelles.

Le secteur privé national suit le mouvement. À Divo, les jumeaux Alahassane et Fousseni Diakité ont inauguré le samedi 2 août 2025 le complexe agro-industriel Cacao S.A., dédié à la transformation locale et à la formation d’une génération de techniciens et de chocolatiers ivoiriens. Avant eux, la pionnière Olga Yenou avait démontré avec Tafi et sa marque Tafissa qu’une société de transformation à capitaux ivoiriens pouvait conquérir le marché domestique. Le taux de transformation nationale atteint environ 42 % en 2024, avec 750 000 tonnes broyées contre 431 000 tonnes en 2011, mais la capacité installée reste majoritairement détenue par les groupes internationaux, Barry Callebaut en tête via sa filiale Saco. La crise de liquidité qui a grippé les expéditions des exportateurs locaux début 2026 rappelle que le rapport de force commercial n’a pas encore basculé.

Hydrocarbures, mines, énergie : le contenu local érigé en doctrine

C’est dans les industries extractives que l’arsenal juridique en faveur des nationaux est le plus abouti. La loi n° 2022-408 du 13 juin 2022 relative au contenu local dans les activités pétrolières et gazières, complétée par son décret d’application du 24 mai 2023, a créé un véritable droit spécial du secteur. Le dispositif classe les activités en catégories : la catégorie A est exclusivement réservée aux entreprises ivoiriennes (celles dont le capital est détenu par des nationaux), la catégorie B-1 est ouverte aux entreprises de droit ivoirien, la catégorie B-2 impose un accord de partenariat avec des entreprises ivoiriennes, et seule la catégorie C reste ouverte à tous. Deux indices annuels, l’Indice des Dépenses Locales et l’Indice de Personnel Local, permettent à l’administration de mesurer objectivement les efforts de chaque opérateur.

Les résultats chiffrés commencent à tomber : plus de 650 entreprises locales étaient agréées dans le secteur des hydrocarbures en février 2025 selon le ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, et le programme revendique plus de 25 000 emplois dans les secteurs extractifs, dont 16 766 créés dans le seul secteur minier en 2023. Le mouvement s’étend : le 2 décembre 2025, le ministère a officiellement lancé la politique du contenu local dans le secteur minier, avec priorité d’emploi aux nationaux qualifiés, promotion des carrières ivoiriennes jusqu’aux postes de responsabilité et montée en puissance des PME locales dans l’approvisionnement. Le message des autorités est sans ambiguïté : le contenu local n’est plus présenté comme une contrainte réglementaire mais comme un investissement dans la souveraineté économique du pays.

Dans la distribution pétrolière, un champion national s’est déjà imposé : Pétro Ivoire, fondé par Mathieu Kadio-Morokro, première compagnie locale d’hydrocarbures à capitaux privés ivoiriens avec 173 milliards de FCFA de chiffre d’affaires dès 2021, renforcée depuis par l’entrée de la CNPS à son capital. La mise en production du champ Baleine par l’italien Eni en août 2023 change par ailleurs l’échelle du secteur : c’est précisément parce que la rente pétrolière et gazière s’annonce croissante que la bataille du contenu local devient stratégique.

BTP, pharmacie, agro-industrie : les champions privés existent déjà

Contrairement à une idée reçue, le capital privé ivoirien pèse déjà lourd dans plusieurs secteurs structurants. Selon les données compilées par Sika Finance, les dix plus grandes entreprises à capitaux privés ivoiriens (hors banques et assurances) cumulaient 2 153 milliards de FCFA de chiffre d’affaires fin 2021, en progression de 14 % sur un an. Le BTP y occupe une place de choix avec PFO Construction (250 milliards de FCFA) et Porteo BTP (187 milliards), deux groupes qui captent une part significative de la commande publique d’infrastructures. Ubipharm Côte d’Ivoire (138 milliards) domine la distribution pharmaceutique. L’agro-négoce national est représenté par la Société de commercialisation de café-cacao (235 milliards), la Société agricole de café et de cacao et la Compagnie ivoirienne de coton.

L’État a structuré son soutien à cette classe d’entrepreneurs à travers le programme PEPITE, qui identifie des PME à fort potentiel dans quinze secteurs (agriculture, mines, énergie, économie numérique notamment) pour en faire des champions nationaux. Le défi est de taille : selon le Répertoire national des entreprises, les grandes entreprises ne représentent que 4 % des 63 400 sociétés formelles du pays, mais réalisent plus de 80 % du chiffre d’affaires national. Élargir la base des champions, c’est précisément combler ce chaînon manquant du capitalisme ivoirien.

Télécommunications : le contre-exemple qui interroge

Un secteur stratégique fait exception à ce mouvement de reconquête : les télécommunications. Le marché mobile ivoirien, l’un des plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest avec plus de 35 millions d’abonnements selon l’ARTCI, est intégralement opéré par des capitaux étrangers : Orange (France), MTN (Afrique du Sud) et Moov Africa (Maroc Telecom). Aucun opérateur d’infrastructure à capitaux majoritairement ivoiriens n’existe sur ce segment, alors même que les télécoms tirent le secteur tertiaire, qui représente 61,6 % du PIB en 2024. La valeur créée par le mobile money et la data, considérable, échappe ainsi largement à l’actionnariat national, même si l’écosystème des fintechs et startups locales qui prospère autour de ces infrastructures ouvre une voie de participation indirecte.

Ce que disent les chiffres, ce que dira la décennie

Au terme de cette enquête, trois enseignements se dégagent. Premier constat : la part des nationaux dans les secteurs stratégiques progresse partout où l’État a combiné volonté réglementaire et instruments concrets (quotas d’exportation dans le cacao, catégorisation des marchés dans les hydrocarbures, subventions ciblées). Deuxième constat : les succès les plus solides restent portés par des entrepreneurs privés qui ont bâti leurs positions sur la durée, de Jean Kacou Diagou à Mathieu Kadio-Morokro en passant par Koné Dossongui, davantage que par les seuls dispositifs publics. Troisième constat : le rééquilibrage demeure fragile là où le rapport de force commercial international reste défavorable, comme l’a montré la crise de liquidité des exportateurs locaux de cacao début 2026, et inexistant là où aucune politique de participation nationale n’a été formulée, comme dans les télécommunications.

La Côte d’Ivoire de 2026 n’est plus celle où l’intégralité des fèves partait sous pavillon étranger et où le paysage bancaire se résumait aux filiales des groupes internationaux. Mais entre la doctrine des champions nationaux et sa pleine réalisation, il reste une décennie de capital patient à mobiliser, de compétences à former et de parts de marché à conquérir. C’est probablement là, davantage que dans les taux de croissance, que se jouera la souveraineté économique ivoirienne.

Mérimé Wilson, Oswad F, Liliane Wabo

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