Niamkey Isidore Tanoé, l’architecte patient qui construit sa propre banque

Après vingt ans à faire fructifier le capital des autres, l’ancien patron d’Atlantique Finance franchit avec Sirius Bank l’étape qui sépare les gestionnaires des bâtisseurs. Portrait d’un technicien des marchés devenu propriétaire de son destin.
Il y a des carrières qui se lisent comme des ascensions, et d’autres comme des démonstrations. Celle de Niamkey Isidore Tanoé appartient à la seconde catégorie. Lorsque le groupe Majoris Financial Group a obtenu de la BCEAO l’agrément bancaire pour lancer Sirius Bank Côte d’Ivoire, la place d’Abidjan n’a pas découvert un nouvel acteur. Elle a vu un homme de soixante ans de rigueur cumulée achever une démonstration entamée quatre ans plus tôt : celle qu’un professionnel ivoirien des marchés de capitaux peut, sans adossement à un groupe étranger, bâtir de zéro un groupe financier intégré couvrant la bourse, la microfinance et désormais la banque commerciale.
La formation d’un technicien
Pour comprendre la méthode Tanoé, il faut remonter au froid montréalais des années quatre-vingt-dix. Diplômé de HEC Montréal, de l’Université de Moncton, de l’Institut Canadien des Valeurs Mobilières puis, plus tard, de l’IESE Business School de l’Université de Navarre en Espagne, il fait ses premières armes chez First Marathon Securities à Montréal, d’abord comme courtier, ensuite comme gestionnaire de portefeuilles. Ce détail biographique n’est pas anecdotique. Tanoé n’appartient pas à la génération des banquiers formés dans les directions de crédit. Il vient du marché, de la cotation, de la volatilité quotidienne, d’un univers où la performance se mesure au point de base et où l’erreur d’appréciation se paie comptant.
Ce socle nord-américain, il le rapatrie en Afrique de l’Ouest au moment où le continent construit précisément l’infrastructure dont il maîtrise les codes. Passé par la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières puis par Citibank Côte d’Ivoire, il se trouve à la confluence rare de deux cultures : la discipline des marchés anglo-saxons et la connaissance intime de l’écosystème financier régional naissant. C’est cette double grammaire qui fera de lui, pendant deux décennies, l’un des intermédiaires les plus écoutés de la zone UEMOA.
Vingt ans au service du capital des autres
En 2002, il prend la direction générale d’Atlantique Finance, la société de gestion et d’intermédiation du groupe Banque Atlantique, passée ensuite dans le giron du marocain Banque Centrale Populaire. Il y restera vingt ans, jour pour jour ou presque, jusqu’à sa démission le 31 mars 2022. Le bilan de cette longévité exceptionnelle donne la mesure de l’homme : plus de 4 000 milliards de FCFA mobilisés au profit des États de la sous-région, quelque 200 projets structurés et financés dans les infrastructures, l’énergie et l’immobilier, plus de 1 000 milliards de FCFA d’actifs sous gestion, et une position consolidée dans le trio de tête des SGI du marché financier de l’UEMOA.
Ces chiffres racontent une chose précise : Tanoé a passé vingt ans à financer la souveraineté économique des autres. Les États pour leurs emprunts obligataires, les entreprises pour leurs levées de capitaux, un actionnaire marocain pour ses ambitions régionales. Il fut l’exécutant brillant de stratégies qui n’étaient pas les siennes. Cette position d’intermédiaire, aussi prestigieuse soit-elle, porte en elle sa propre frustration. Elle explique probablement la suite.
Le président réformateur
Avant de devenir entrepreneur, Tanoé aura été institution. Élu en juin 2018 à Dakar à la présidence de l’Association Professionnelle des Sociétés de Gestion et d’Intermédiation de l’UEMOA, qui fédère les 28 SGI de la zone, il succède à Kadidiatou Fadika-Coulibaly et transforme un mandat honorifique en chantier de modernisation. Sous sa présidence, l’association travaille à la refonte du Règlement Général du marché pour ouvrir la voie aux produits dérivés et au mécanisme de prêt et emprunt de titres, accompagne le projet de bourse en ligne permettant aux SGI de passer leurs ordres directement sur la plateforme de la BRVM, et déploie un programme de renforcement des compétences couvrant l’analyse financière, la gestion de portefeuille et les métiers de la conservation.
Surtout, il porte l’ambition régionale à l’échelle continentale en cofondant la confédération des associations professionnelles des acteurs des marchés de capitaux d’Afrique, aux côtés du Nigéria, du Ghana, de l’Égypte, du Maroc, du Kenya et de l’Île Maurice, avec pour horizon l’interconnexion des bourses du continent. L’homme qui se dit publiquement partisan d’un marché doté d’instruments financiers nombreux et variés ne théorise pas : il construit les tuyauteries réglementaires qui rendront ces instruments possibles. On retrouvera cette même logique d’infrastructure dans son projet entrepreneurial.
Majoris, ou la revanche méthodique
Mai 2022. Quelques semaines après avoir quitté Atlantique Finance, Tanoé annonce la création de Majoris Financial Group, holding financière abidjanaise dédiée à la prise de participations dans le secteur financier régional : fonds d’investissement, titrisation, crédit-bail. Le calendrier dit tout de la préméditation. On ne lance pas une holding financière en quelques semaines. Le projet mûrissait pendant que l’homme servait encore.
La construction qui suit relève de l’assemblage stratégique plus que de la croissance organique improvisée. Le groupe s’articule autour de Sirius Capital, banque d’affaires indépendante et courtier agréé sur le marché de l’UEMOA depuis 2017, et de Sirius Finances, microfinance de droit ivoirien tournée vers les PME, les TPE, les coopératives et les groupements, qui déploie son réseau d’agences dans les communes populaires d’Abidjan, de Koumassi à Yopougon. La logique de l’édifice est limpide : Sirius Capital adresse le haut du marché, celui des émetteurs souverains et des grandes entreprises ; Sirius Finances capte le bas de la pyramide, celui des entrepreneurs exclus du crédit bancaire classique. Entre les deux béait un vide. Sirius Bank vient le combler.
Sirius Bank, la pièce maîtresse
L’obtention de l’agrément bancaire auprès de la BCEAO, l’un des sésames les plus difficiles à décrocher du système financier ouest-africain, change la nature du groupe. Majoris cesse d’être une collection de métiers financiers pour devenir un groupe bancaire intégré, capable d’accompagner un client de sa première ligne de microcrédit jusqu’à son introduction en bourse, en passant par ses besoins bancaires quotidiens. Dans le jargon des stratèges, on appelle cela une chaîne de valeur complète. Dans la réalité ivoirienne, cela porte un nom plus rare : un champion financier national à capitaux privés locaux, sur une place bancaire abidjanaise dominée par les filiales de groupes marocains, français, nigérians et panafricains.
Le choix du nom mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête. Sirius est l’étoile la plus brillante du ciel nocturne, celle qui servait de repère aux navigateurs. Décliner cette référence sur les trois filiales du groupe relève d’une cohérence de marque qui n’a rien d’accidentel chez un homme dont chaque décision publique semble pesée.
Les défis de la dernière marche
Il serait pourtant naïf de conclure ce portrait en apothéose. Le métier de banquier commercial n’est pas celui d’intermédiaire boursier. Il exige un réseau d’agences coûteux, une technologie de pointe face à des concurrents qui investissent massivement dans le digital, une gestion du risque de crédit que les cycles économiques éprouvent sans pitié, et des fonds propres réglementaires que la Commission Bancaire de l’UMOA surveille avec une vigilance croissante. La place d’Abidjan, aussi attractive soit-elle, est également l’une des plus concurrentielles de la zone franc, où une trentaine d’établissements se disputent les mêmes grandes signatures et la même classe moyenne bancarisable.
Tanoé le sait mieux que personne : il a passé vingt ans à analyser les bilans des banques pour le compte de ses clients investisseurs. C’est peut-être là, précisément, que réside son avantage le plus sous-estimé. Rares sont les fondateurs de banques qui connaissent aussi intimement la manière dont le marché jugera leur propre institution. L’homme qui refusait de parler de fierté au sortir de son mandat à l’APSGI, préférant évoquer la satisfaction du travail accompli, aborde cette dernière marche avec le même mélange de sobriété et d’ambition froide qui caractérise l’ensemble de son parcours.
À Abidjan, on construit des tours. Isidore Tanoé, lui, construit une constellation. Reste à savoir jusqu’où elle brillera.
Mérimé Wilson




