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Assane Coulibaly, l’industriel devenu gardien de la souveraineté pharmaceutique ivoirienne

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À la tête de l’Autorité Ivoirienne de Régulation Pharmaceutique depuis février 2020, Assane Coulibaly incarne une figure rare dans l’écosystème sanitaire ivoirien : celle d’un pharmacien industriel passé des lignes de production, de la supply chain et du management d’usine à la régulation stratégique du médicament. Ancien dirigeant opérationnel de Cipharm, ex-président de l’Association des Producteurs Pharmaceutiques de Côte d’Ivoire et acteur régional des bonnes pratiques de fabrication pharmaceutique en Afrique de l’Ouest, il porte une conviction centrale : un médicament n’est jamais un simple produit. C’est un acte de confiance publique.

Avant d’arriver dans la main d’un patient, un médicament traverse une chaîne invisible faite de science, d’industrie, de contrôle, d’autorisation, de logistique et de responsabilité. À chaque étape, une faille peut transformer l’espoir thérapeutique en risque sanitaire. C’est précisément dans cet espace, à la frontière entre l’économie, la santé publique et la souveraineté nationale, qu’Assane Coulibaly exerce aujourd’hui son autorité.

Depuis février 2020, il dirige l’Autorité Ivoirienne de Régulation Pharmaceutique, l’AIRP, institution stratégique chargée de coordonner le système de régulation des médicaments et autres produits de santé en Côte d’Ivoire. Sa mission dépasse largement l’administration des agréments, des autorisations ou des certificats de conformité. Elle engage la crédibilité du marché pharmaceutique, la sécurité des patients, la discipline des opérateurs et la capacité du pays à bâtir une industrie du médicament fiable, compétitive et respectée.

Ce qui distingue Assane Coulibaly dans cet univers, c’est qu’il ne vient pas seulement de la régulation. Il vient d’abord de l’industrie. Docteur en pharmacie, option industrie pharmaceutique, formé à l’Université de Rouen entre 1982 et 1990, il a construit son parcours au contact direct des réalités de production. Là où beaucoup observent le médicament par ses textes, ses normes ou ses procédures, lui l’a connu par ses matières premières, ses chaînes de fabrication, ses contraintes qualité, ses arbitrages logistiques et ses exigences de conformité.

Cette culture industrielle s’est forgée chez Cipharm, où il a passé plus de deux décennies. Responsable de production, responsable production et logistique, directeur industriel, directeur supply chain, puis directeur général adjoint et directeur opérationnel, il y a occupé des fonctions qui donnent une connaissance intime de la mécanique pharmaceutique. Produire un générique de qualité, ce n’est pas seulement fabriquer une molécule accessible. C’est organiser une discipline collective, maîtriser les procédés, garantir la stabilité des lots, sécuriser les approvisionnements, encadrer les équipes, documenter les opérations et accepter que la rigueur soit plus forte que l’improvisation.

Cette longue immersion dans l’appareil productif ivoirien lui donne une légitimité particulière au moment où la Côte d’Ivoire, comme de nombreux pays africains, cherche à concilier deux impératifs souvent difficiles à faire cohabiter : améliorer l’accès aux médicaments et renforcer les standards de qualité. Dans un pays où les besoins de santé progressent avec l’urbanisation, l’émergence d’une classe moyenne, l’extension de la couverture sanitaire et la montée des pathologies chroniques, la question pharmaceutique devient un sujet économique de premier plan. Elle touche à la sécurité humaine, mais aussi à l’investissement, à l’industrialisation, à la logistique, à l’innovation et à la souveraineté.

Assane Coulibaly a très tôt compris que le médicament générique pouvait être l’un des leviers de cette souveraineté. À travers son engagement à la tête de l’Association des Producteurs Pharmaceutiques de Côte d’Ivoire, qu’il a présidée de 2012 à 2019, il a défendu une vision claire : promouvoir une production pharmaceutique locale crédible, améliorer l’accessibilité des médicaments de qualité et faire des industriels ivoiriens des interlocuteurs sérieux des pouvoirs publics. Ce positionnement n’était pas seulement corporatiste. Il relevait d’une lecture stratégique du développement : aucun système de santé robuste ne peut durablement dépendre d’une chaîne d’approvisionnement fragile, entièrement exposée aux ruptures extérieures, aux tensions logistiques et aux déséquilibres du commerce international.

Son parcours régional confirme cette hauteur de vue. Entre 2017 et 2020, comme coordonnateur régional principal du projet de feuille de route des bonnes pratiques de fabrication pharmaceutique de la CEDEAO avec l’ONUDI, il travaille sur l’un des sujets les plus structurants pour l’industrie africaine du médicament : l’alignement des usines de production sur les standards internationalement reconnus. La question est technique, mais ses conséquences sont politiques et économiques. Une usine qui ne respecte pas les bonnes pratiques de fabrication ne peut ni rassurer les autorités sanitaires, ni conquérir durablement les marchés, ni participer à une véritable souveraineté pharmaceutique régionale. Une usine qui progresse vers ces standards, en revanche, devient un maillon possible d’une chaîne africaine de valeur plus solide.

Dans ce rôle, Assane Coulibaly contribue à définir des cadres réglementaires, à élaborer des feuilles de route nationales, à évaluer le niveau de conformité des unités de production et à proposer des plans de mise à niveau. Cette expérience régionale est importante. Elle l’installe au croisement de trois mondes : celui des industriels, celui des régulateurs et celui des institutions de développement. Elle lui permet de penser la pharmacie non comme un secteur isolé, mais comme un écosystème où la qualité, la compétitivité et l’intégration régionale se renforcent mutuellement.

Lorsqu’il prend la direction générale de l’AIRP en 2020, il arrive donc avec une grammaire complète du secteur. Il sait ce que coûte une norme à une usine. Il sait aussi ce que coûte l’absence de norme à une population. Cette double conscience fonde probablement la singularité de son leadership. Réguler, pour lui, ne consiste pas à freiner l’activité pharmaceutique. Cela consiste à construire les conditions d’un marché plus sain, plus transparent et plus exigeant.

À l’AIRP, ses responsabilités couvrent un champ vaste : définition des objectifs et des stratégies de développement du secteur pharmaceutique, coordination du système de régulation, mise en œuvre du plan stratégique pluriannuel, lutte contre les médicaments de qualité inférieure, contrôle de la qualité, de l’efficacité et de l’innocuité des produits pharmaceutiques, délivrance et actualisation des actes permettant l’exercice de la pharmacie, transparence dans les décisions. Derrière cette accumulation de missions se dessine une fonction centrale : protéger la confiance.

Dans le secteur pharmaceutique, la confiance est une infrastructure. Elle ne se voit pas comme une route, un port ou une centrale électrique, mais elle conditionne tout le reste. Sans confiance, le patient hésite, l’officine se fragilise, le médecin doute, l’industriel sérieux est concurrencé par l’informel, l’État perd sa capacité d’arbitrage et le marché devient vulnérable aux produits falsifiés, sous-dosés, surdosés ou mal étiquetés. Dans un tel environnement, la régulation n’est pas une formalité bureaucratique. Elle est une ligne de défense.

Les dernières années ont montré combien cette ligne était exposée. La circulation de produits de santé non conformes, la vente hors circuits officiels, l’automédication, la confusion entre pharmacopée traditionnelle et produits dopés à des substances chimiques, ainsi que l’essor des canaux numériques de distribution posent de nouveaux défis aux autorités sanitaires. Dans ce contexte, l’AIRP est appelée à arbitrer avec précision, parfois dans la controverse, entre protection de la santé publique, valorisation des savoirs locaux et exigence scientifique.

La suspension de certains produits présentés comme naturels après la détection de substances actives non déclarées a illustré cette difficulté. Elle a rappelé une réalité simple : la tradition ne peut pas servir de refuge à l’opacité, et l’innovation ne vaut que si elle accepte l’épreuve du contrôle. Pour un régulateur, l’enjeu n’est pas d’opposer médecine moderne, production locale, pharmacopée ou marché. L’enjeu est d’imposer une règle commune : tout produit destiné à soigner doit pouvoir démontrer sa qualité, son efficacité et son innocuité.

C’est là que le profil d’Assane Coulibaly prend une dimension économique. Dans une Côte d’Ivoire qui ambitionne de renforcer son tissu industriel et de se positionner comme plateforme régionale, la pharmacie représente un secteur de haute valeur stratégique. Elle mobilise des compétences scientifiques, des investissements industriels, des standards internationaux, des réseaux de distribution, des dispositifs de contrôle et une diplomatie réglementaire. Un régulateur faible décourage les bons acteurs et laisse prospérer les mauvais. Un régulateur crédible, au contraire, élève le niveau du marché, sécurise les patients et ouvre la voie à une production locale plus compétitive.

Assane Coulibaly appartient à cette génération de dirigeants pour qui la souveraineté ne se décrète pas. Elle se fabrique, se documente, se contrôle et se prouve. Son parcours raconte une forme de continuité rare : de l’atelier pharmaceutique à la décision publique, de la gestion industrielle au pilotage réglementaire, de la production nationale à l’harmonisation régionale. Cette continuité donne à son action une cohérence profonde.

Son leadership ne repose pas sur l’éclat médiatique. Il repose sur la méthode, la connaissance du terrain et le sens de la responsabilité. Dans un univers où l’erreur peut avoir un coût humain immédiat, cette sobriété est une force. Elle rappelle que certains dirigeants n’agissent pas dans le bruit des grands discours, mais dans la précision des systèmes qu’ils construisent.

À la tête de l’AIRP, Assane Coulibaly incarne ainsi une fonction devenue décisive pour l’économie ivoirienne : faire du médicament un espace de confiance, de qualité et de souveraineté. Son parcours dit quelque chose d’essentiel sur le leadership contemporain en Afrique : les bâtisseurs les plus stratégiques ne sont pas toujours ceux qui occupent les scènes les plus visibles, mais ceux qui tiennent les lignes de sécurité, de compétence et de crédibilité sur lesquelles repose le développement.

Mérimé Wilson

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