Mike Salawou, l’architecte discret des infrastructures qui dessinent l’Afrique de demain

À la Banque africaine de développement, Mike Salawou incarne une génération de hauts techniciens africains pour qui l’infrastructure n’est pas seulement une question de routes, de ports ou d’énergie, mais un levier de souveraineté, d’intégration régionale et de transformation économique.
Dans les grandes institutions de développement, certains dirigeants avancent loin des projecteurs, mais au cœur des décisions qui structurent les trajectoires économiques du continent. Mike Salawou appartient à cette catégorie rare de professionnels dont l’influence ne se mesure pas au bruit médiatique, mais à la qualité des projets qu’ils rendent possibles, aux financements qu’ils contribuent à structurer, aux corridors qu’ils aident à faire émerger, aux villes qu’ils pensent dans leur complexité et aux politiques qu’ils inscrivent dans la durée.
Depuis mai 2023, il occupe le poste de Director, Infrastructure, Cities and Urban Development au sein du Groupe de la Banque africaine de développement. Une fonction stratégique, installée au croisement de plusieurs urgences africaines : combler le déficit d’infrastructures, connecter les marchés, accompagner l’urbanisation, attirer davantage de capitaux privés, verdir les investissements et faire des grands projets non plus de simples chantiers publics, mais des plateformes de croissance.
La trajectoire de Mike Salawou dit quelque chose d’essentiel sur l’évolution du leadership économique africain. À l’heure où les États cherchent à financer des infrastructures plus complexes, plus durables et plus intégrées, le continent a besoin de profils capables de parler à la fois le langage de l’économiste, du financier, du stratège institutionnel, du spécialiste des partenariats publics-privés et du bâtisseur de politiques publiques. C’est précisément dans cette intersection exigeante que s’est construite sa carrière.
Avant d’accéder à ses responsabilités actuelles, Mike Salawou a déjà exercé, entre février 2022 et mai 2023, la fonction d’Acting Director, Infrastructure, Cities and Urban Development. À ce poste, il a piloté la mise en œuvre de la stratégie de la Banque en matière d’infrastructures, en appui aux grandes priorités de développement du continent : nourrir l’Afrique, l’éclairer, l’industrialiser, l’intégrer et améliorer la qualité de vie des populations. Derrière ces formules institutionnelles se joue une réalité très concrète : aucune transformation agricole, industrielle, commerciale ou sociale ne peut se déployer sans routes fiables, sans énergie disponible, sans villes fonctionnelles, sans plateformes logistiques, sans systèmes de transport efficaces, sans eau, sans connectivité et sans capacités de planification.
L’infrastructure est souvent perçue à travers ses ouvrages visibles. Mike Salawou, lui, en connaît la dimension invisible : la préparation des projets, la structuration financière, la qualité des études, l’alignement institutionnel, la bancabilité, la gestion des risques, la mobilisation des partenaires et la cohérence entre les ambitions politiques et les contraintes d’exécution. C’est dans cette partie moins spectaculaire, mais décisive, que se gagne ou se perd souvent la bataille du développement.
De 2018 à 2022, en tant que Division Manager, il a dirigé les activités de préparation et de structuration de projets d’infrastructures de la Banque africaine de développement. Il a notamment géré le NEPAD Infrastructure Project Preparation Fund, un instrument essentiel dans un domaine où beaucoup de projets africains échouent non faute d’ambition, mais faute de préparation suffisante pour convaincre les financeurs. Il a également coordonné la mise en œuvre du cadre stratégique de la Banque sur les partenariats public-privé et les services de conseil transactionnel, tout en intervenant dans plusieurs plateformes continentales dédiées à l’investissement dans les infrastructures.
Ce passage est central pour comprendre son profil. L’Afrique ne manque pas seulement de besoins. Elle manque encore trop souvent de projets suffisamment mûrs, documentés, structurés, sécurisés et attractifs pour mobiliser des financements à grande échelle. Entre l’idée politique et le closing financier, il existe un espace technique complexe où se joue la crédibilité des États, la confiance des investisseurs et la solidité des projets. Mike Salawou a bâti une partie importante de son expertise précisément dans cet espace.
Son parcours au sein de la BAD commence au début des années 2000, après une première expérience dans la finance d’entreprise. Entre 2002 et 2004, il intervient comme Financial Analyst and Economist sur des projets d’infrastructures couvrant le transport, l’énergie, l’eau et les technologies de l’information et de la communication. Il aborde ainsi très tôt l’infrastructure comme un ensemble systémique : un port n’a de pleine valeur que s’il est connecté à des routes, à des zones industrielles, à des systèmes douaniers efficaces et à des marchés régionaux ; un réseau énergétique ne produit son effet transformateur que s’il alimente les ménages, les usines, les PME, les exploitations agricoles et les services publics ; une ville ne devient compétitive que lorsqu’elle articule mobilité, habitat, services, résilience climatique et gouvernance.
Cette culture de l’intégration constitue l’un des fils rouges de sa carrière. En 2005, il devient Country Economist au sein du département pays couvrant l’Afrique du Nord, de l’Est et du Sud. Il y renforce une vision macroéconomique du développement : les infrastructures ne sont pas des actifs isolés, mais des déterminants profonds de productivité, de commerce, d’inclusion et de stabilité. Elles influencent le coût des affaires, la capacité des entreprises à exporter, la compétitivité des territoires et la qualité des services publics.
Entre 2006 et 2010, il occupe les fonctions de Fund Manager du NEPAD Infrastructure Project Preparation Fund, tout en assurant, entre 2008 et 2009, la responsabilité de NEPAD Division Manager par intérim. Cette période l’installe au contact des grands cadres continentaux de développement, des enjeux de corridors, des politiques d’intégration régionale et des instruments de préparation de projets. Elle lui donne aussi une connaissance approfondie de l’écosystème africain des partenaires techniques, des banques multilatérales, des gouvernements, des fonds de préparation et des mécanismes de coopération.
Mais Mike Salawou n’est pas seulement un spécialiste de projets. Son parcours institutionnel lui a donné une autre épaisseur : celle de la gouvernance. De 2010 à 2014, il devient Assistant to the Vice President & Secretary General, avant d’être nommé Advisor to the Vice President & Secretary General de 2014 à 2018. Dans ces fonctions, il travaille sur l’efficacité des conseils d’administration, l’analyse des politiques opérationnelles, les questions institutionnelles, les relations avec les actionnaires et les enjeux de transparence. Il contribue notamment à la préparation et à la mise en œuvre d’une nouvelle politique de divulgation et d’accès à l’information destinée à renforcer la transparence et la redevabilité des opérations du Groupe de la Banque.
Ce détour par la gouvernance n’est pas anecdotique. Il distingue les profils purement techniques des dirigeants capables de comprendre les institutions dans leur totalité. Dans une banque multilatérale, la qualité d’un projet ne dépend pas seulement de ses paramètres financiers ou techniques. Elle dépend aussi des équilibres entre actionnaires, des règles de transparence, de la confiance des parties prenantes, de la qualité des politiques internes, du dialogue avec les États et de la capacité à inscrire les décisions dans un cadre de redevabilité. Pour un dirigeant appelé à piloter l’infrastructure, cette expérience donne une profondeur stratégique supplémentaire.
Sa formation explique en partie cette polyvalence. Diplômé en économie, finance et administration des affaires de la Copenhagen Business School, titulaire d’un Master of Science en économie et management international à HEC Paris dans le cadre CEMS, passé par la Harvard Kennedy School pour un certificat sur les politiques commerciales, puis par Sciences Po pour un executive mastère spécialisé en politiques et management du développement, Mike Salawou appartient à cette génération de cadres africains formés à la jonction des grandes écoles, de la finance internationale et des institutions publiques de développement.
Avant la Banque africaine de développement, il a également travaillé à Paris La Défense comme Corporate Credit Analyst au sein de Société Générale Corporate and Investment Banking. Cette expérience, centrée sur l’analyse crédit de grands clients corporate dans des secteurs tels que l’automobile, les télécommunications ou l’industrie militaire, lui a donné une première immersion dans la lecture du risque, l’analyse sectorielle, les profils d’entreprise et les logiques de financement. Elle éclaire la suite de son parcours : avant de structurer des infrastructures africaines, il a appris à regarder les projets avec les yeux du financeur.
Aujourd’hui, à la tête de l’infrastructure, des villes et du développement urbain à la BAD, Mike Salawou intervient dans un moment décisif. Le continent africain doit construire plus vite, mieux et autrement. Plus vite, parce que la pression démographique, urbaine et économique ne laisse plus le temps aux lenteurs administratives. Mieux, parce que les infrastructures mal conçues créent de la dette, des coûts d’entretien, des vulnérabilités climatiques et parfois des inégalités nouvelles. Autrement, parce que le financement public seul ne suffira pas à répondre à l’ampleur des besoins.
C’est ici que son approche prend tout son sens. Promouvoir les corridors de transport et les infrastructures multimodales, soutenir l’Agenda 2063, accompagner la Zone de libre-échange continentale africaine, faire émerger des partenariats public-privé robustes, intégrer les principes d’infrastructure verte et durable, penser les villes comme des moteurs de développement : ces chantiers exigent une capacité rare à relier vision continentale et précision opérationnelle.
Pour la Côte d’Ivoire, où la Banque africaine de développement a son siège, ce profil revêt une résonance particulière. Abidjan est aujourd’hui l’un des lieux où se pense une part importante du financement du développement africain. Voir un dirigeant comme Mike Salawou piloter un portefeuille aussi stratégique depuis cette capitale économique rappelle que la Côte d’Ivoire n’est pas seulement un marché en croissance. Elle est aussi une place institutionnelle où se conçoivent des réponses continentales aux grands défis africains.
Le leadership de Mike Salawou semble se définir moins par la recherche de visibilité que par la maîtrise des leviers profonds. Son parcours montre une constante : transformer les idées en projets, les projets en actifs finançables, les actifs en instruments d’intégration et les politiques en résultats mesurables. C’est une forme de leadership de l’architecture, de la méthode et de la patience. Dans une époque souvent dominée par l’urgence et l’annonce, cette compétence compte.
À travers lui, c’est aussi une autre figure du dirigeant africain qui se dessine : celle du technocrate stratégique, à l’aise dans les conseils d’administration comme dans les mécanismes de financement, dans les doctrines de développement comme dans les contraintes opérationnelles, dans les priorités continentales comme dans la réalité concrète des projets. Une figure moins spectaculaire que celle de l’entrepreneur star ou du ministre réformateur, mais tout aussi décisive pour l’avenir économique du continent.
L’Afrique de demain ne se construira pas seulement avec des discours de transformation. Elle se construira avec des routes qui connectent, des villes qui absorbent la croissance, des infrastructures qui résistent au climat, des corridors qui fluidifient le commerce, des financements qui partagent mieux les risques et des institutions capables d’exécuter. À cette frontière entre vision et réalisation, Mike Salawou occupe une place singulière.
Son parcours rappelle une évidence que les économies africaines redécouvrent avec force : l’infrastructure n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle est la condition de possibilité de presque tous les autres. Et ceux qui savent la penser, la financer et la structurer détiennent une part décisive de la fabrique du futur africain.
Mérimé Wilson




