Dans les télécommunications, le directeur financier n’est plus seulement celui qui garde les comptes. Il se trouve désormais au point de rencontre entre investissement, croissance, innovation, rentabilité, réglementation et allocation du capital. Chez Orange Côte d’Ivoire, où plusieurs centaines de milliards de FCFA doivent être arbitrés entre réseaux, fibre, data, mobile money et nouveaux services numériques, cette fonction est devenue l’un des postes névralgiques de l’entreprise. Depuis octobre 2024, elle est occupée par Diakalia BERTE, un homme qui connaît la maison Orange presque de l’intérieur de ses chiffres, mais dont la trajectoire a surtout été façonnée par trois marchés africains : la Côte d’Ivoire, le Libéria et le Cameroun. Sa nomination à Abidjan a été officiellement inscrite parmi les changements opérés par Orange Côte d’Ivoire pour accompagner son nouveau cycle stratégique.
Son profil est intéressant précisément parce qu’il ne correspond pas à celui d’un financier arrivé tardivement dans les télécoms. Berté a grandi professionnellement avec les transformations du secteur. Du reporting au contrôle de gestion, du contrôle de gestion à la direction financière, puis d’une filiale à l’autre, il a progressivement déplacé son centre de gravité : de la mesure de la performance vers la responsabilité de la performance.
La finance apprise par les opérations
La trajectoire commence loin des bureaux de direction. Diplômé de l’ESCA de l’Institut National Polytechnique Félix Houphouët-Boigny de Yamoussoukro, où il suit entre 1994 et 1999 une formation d’ingénieur commercial orientée finance et administration des entreprises, Diakalia Berté fait ses premières armes chez Unilever en 1999 comme assistant en contrôle de gestion.
Le choix du métier est déjà lisible : comprendre comment l’entreprise transforme ses ressources en résultats, comment se construit un budget, comment les écarts sont identifiés et comment la donnée financière éclaire une décision opérationnelle.
En 2000, il rejoint ce qui deviendra Orange Côte d’Ivoire. Pendant près de sept ans, il évolue du reporting vers la responsabilité du budget et du reporting. Puis intervient une expérience particulièrement instructive : en 2007, il passe chez MTN Côte d’Ivoire, concurrent direct d’Orange, comme manager en contrôle de gestion.
Ce passage de près de trois ans lui apporte une autre lecture du marché. Un contrôleur financier dans les télécommunications ne travaille pas seulement sur des tableaux. Il observe les volumes, les revenus, les investissements réseau, les coûts commerciaux, les comportements des abonnés et les choix de développement. Passer d’un opérateur à son concurrent permet aussi de confronter deux cultures de gestion et deux manières d’allouer les ressources.
En 2010, BERTE revient chez Orange Côte d’Ivoire. Cette fois, son périmètre s’élargit. Pendant près de six ans, il intervient comme senior manager en contrôle de gestion, avec des responsabilités couvrant plan stratégique, budget, prévisions, reporting et analyse de l’activité.
C’est une période structurante : il ne s’agit plus simplement de produire le chiffre, mais de comprendre ce qu’il raconte sur l’entreprise et ce qu’il impose comme décision.
Le Libéria, premier changement d’échelle
En avril 2016, sa carrière prend une autre dimension avec sa nomination comme directeur financier d’Orange Liberia. Il y restera six ans. Son passage à ce poste entre 2016 et 2022 est également documenté dans une décision de la High Court britannique relative à Orange Liberia.
Cette étape compte probablement davantage dans la construction de son profil de dirigeant que ne le laisse apparaître une simple succession de fonctions.
À Monrovia, il quitte le confort relatif de l’expert spécialisé pour entrer dans la responsabilité complète d’une fonction financière. Un CFO doit sécuriser les équilibres financiers tout en accompagnant les ambitions commerciales et techniques de l’opérateur. Dans un secteur gourmand en capital, où la qualité du réseau exige des investissements permanents, la finance devient une fonction d’arbitrage.
Elle doit déterminer où investir, à quel rythme, avec quelle visibilité sur le retour attendu et avec quel niveau de risque.
Le Liberia lui apporte également quelque chose que les formations académiques transmettent difficilement : l’expérience d’un environnement différent de son marché d’origine. Six années à la tête des finances d’une filiale étrangère imposent d’intégrer un autre contexte économique, réglementaire et opérationnel.
Cette mobilité va devenir une caractéristique centrale de son parcours.
Du Liberia au Cameroun : la consolidation d’un CFO régional
En avril 2022, Diakalia Berté rejoint Orange Cameroun comme directeur financier. Il entre alors dans un marché télécom plus important, concurrentiel et engagé dans une accélération des usages data et des services financiers mobiles.
Son passage camerounais dure deux ans et demi, jusqu’en septembre 2024. Un document institutionnel d’Orange Cameroun publié durant cette période le recensait parmi les membres du comité de direction, avec la responsabilité de directeur financier.
Ce deuxième mandat consécutif de CFO est significatif. Il confirme que son expertise ne repose plus sur la connaissance d’une seule filiale. Berté devient progressivement un dirigeant financier mobile au sein de l’écosystème Orange en Afrique, capable de transposer des méthodes tout en les adaptant à des réalités nationales différentes.
Cette expérience régionale intervient également alors qu’il complète sa formation managériale. Entre 2019 et 2021, il suit l’Executive MBA de HEC Paris en General Management. Son profil public mentionne également une discipline personnelle assez éloignée des tableurs : il est ceinture noire deuxième DAN de taekwondo.
L’anecdote serait secondaire si elle ne faisait pas écho à un parcours professionnel construit lui aussi sur la durée, la répétition, la discipline et la progression par niveaux successifs.
Le retour à Abidjan, mais à un autre étage
Octobre 2024 marque une forme de boucle. Après avoir débuté puis construit une large partie de son expertise chez Orange Côte d’Ivoire, Berté y revient comme Directeur financier. Mais le groupe qu’il retrouve n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’il avait quitté huit ans auparavant.
Sa nomination intervient dans le cadre d’une recomposition de l’équipe dirigeante destinée, selon Orange Côte d’Ivoire, à accompagner les évolutions du secteur et le déploiement du plan stratégique Lead the Future.
L’échelle donne la mesure de la responsabilité.
En 2024, le Groupe Orange Côte d’Ivoire enregistrait 1 084,1 milliards de FCFA de chiffre d’affaires consolidé, en progression de 6,6 %, avec 159,1 milliards de FCFA d’investissements, soit 14,7 % de son chiffre d’affaires. Le groupe comptait alors 35,3 millions de clients sur ses différents territoires.
L’exercice 2025 a encore relevé cette dimension : le groupe indique avoir réalisé 1 197,1 milliards de FCFA de chiffre d’affaires, avec une croissance annuelle de 10,4 %. Il a consacré 184 milliards de FCFA à l’extension et à la modernisation de ses réseaux, soit 15,4 % de son chiffre d’affaires.
Ces chiffres donnent une autre lecture du poste occupé par BERTE.
Dans une organisation de cette taille, la finance doit simultanément soutenir les investissements lourds dans les infrastructures, préserver les marges, accompagner les nouveaux relais de croissance et intégrer les contraintes réglementaires et fiscales. Orange identifie notamment le très haut débit, les services financiers mobiles, le B2B et les services digitaux parmi ses relais de croissance, tout en cherchant davantage d’efficience et de diversification.
C’est ici que son parcours prend sa cohérence.
Berté connaît le contrôle de gestion parce qu’il l’a pratiqué pendant des années. Il connaît la concurrence ivoirienne parce qu’il a travaillé chez deux de ses principaux opérateurs. Il connaît Orange de l’intérieur. Il connaît les réalités d’une filiale ouest-africaine grâce au Liberia. Il a expérimenté un autre grand marché francophone avec le Cameroun. Et il revient désormais au siège ivoirien avec cette accumulation d’expériences.
Le financier derrière la prochaine équation d’Orange
À mesure que les télécommunications deviennent une industrie de la data, de la finance digitale, du cloud, de la cybersécurité et des infrastructures, le rôle du directeur financier se transforme. La difficulté n’est plus seulement de maîtriser les dépenses. Elle consiste à déterminer quelles dépenses constituent les investissements qui prépareront les revenus de demain.
Pour Diakalia Berté, le mandat ivoirien constitue donc moins un aboutissement qu’un nouveau test.
Son parcours de plus d’un quart de siècle dans la finance lui a donné la maîtrise du reporting, du budget et du pilotage. Ses passages successifs par Abidjan, Monrovia et Douala lui ont apporté la comparaison des marchés. Son retour chez Orange Côte d’Ivoire le place désormais au cœur d’une entreprise cotée, fortement génératrice de cash mais simultanément confrontée à une obligation permanente d’investissement et d’innovation.
Il y a vingt-cinq ans, BERTE travaillait à rendre la performance de l’entreprise lisible dans ses chiffres. Aujourd’hui, il participe à une responsabilité beaucoup plus large : faire en sorte que ces chiffres permettent aussi de financer la prochaine transformation.
C’est peut-être là que réside la singularité de son parcours. Il n’a pas quitté la finance pour devenir dirigeant. Il a progressivement élargi la finance jusqu’à en faire un métier de direction.
Mérimé Wilson

