Anthony H. Thia-Labi, l’architecte discret de l’énergie utile

À Abidjan, dans un secteur où les annonces font souvent plus de bruit que les kilowattheures, Anthony H. Thia-Labi cultive une posture rare : celle du bâtisseur. Il avance sans tapage, mais avec une cohérence de trajectoire qui raconte une ambition précise : aider l’Afrique à transformer ses ressources énergétiques en projets finançables, exécutables et durables. À la croisée du conseil, de la structuration financière et du contenu local, il s’impose comme l’un de ces profils capables de parler à la fois aux ingénieurs, aux financiers et aux décideurs publics, sans perdre le fil de l’essentiel : livrer.
De Grenoble aux champs offshore, l’école de la rigueur
La formation d’Anthony Thia-Labi, ancrée dans l’ingénierie mécanique et les dynamiques des fluides à l’Université Joseph Fourier (Grenoble), dit beaucoup de son ADN : comprendre les systèmes complexes, maîtriser les variables, anticiper les risques. Dans l’énergie, cette rigueur n’est pas un luxe. Elle est une condition de survie.
Son entrée dans le monde opérationnel, chez Halliburton, le place très tôt au cœur de l’amont pétrolier, dans l’environnement exigeant des opérations offshore et des projets multi-parties prenantes. Affecté sur des projets associés à des opérateurs internationaux en Afrique de l’Ouest, il grandit dans une culture de performance, de HSE et de contrôle qualité, où chaque décision se paie en coûts, en délais ou en incidents.
Ce passage n’est pas un simple chapitre de CV. Il constitue une matrice : apprendre le terrain avant de prétendre le conseiller. Savoir comment une opération se déroule réellement avant de la modéliser dans un business plan.
L’intelligence du marché, puis l’art du conseil
Après l’exécution, vient l’étape que beaucoup négligent : la lecture des marchés. Entre République du Congo, Côte d’Ivoire et Ghana, il touche aux logiques commerciales, à l’intelligence économique upstream, aux appels d’offres, aux stratégies de pricing et à la construction de relations clients. Ce détour par le “business” complète le socle technique : Anthony Thia-Labi comprend que l’énergie n’est pas seulement une question de géologie et d’ingénierie, mais aussi de contrats, de souveraineté, de confiance et de capacité à financer.
Lorsqu’il se lance ensuite en tant que consultant indépendant, son positionnement s’affine : accompagner de bout en bout, du concept jusqu’au commissioning, en passant par les études de faisabilité, l’analyse des risques et la structuration d’une réponse sur-mesure. Une manière de se bâtir une réputation sur la résolution de problèmes réels, pas sur des promesses.
Panafrican Energy Services Group, l’apprentissage de l’échelle
En rejoignant Panafrican Energy Services Group (PESG), il entre dans une dynamique plus structurée : celle d’un acteur qui revendique la montée en puissance d’une expertise locale de standard mondial. Il y pilote des efforts de développement commercial, de partenariats, de communication de marque et de planification stratégique, tout en gardant une proximité avec les opérations et la sécurité.
C’est aussi à cette étape que son engagement sur le contenu local prend une densité particulière : réduire les coûts, améliorer la qualité de service, optimiser la performance, mais en construisant des capacités endogènes. Une approche qui le place naturellement dans les conversations clés du secteur ivoirien. Dès 2018, il est cité au sujet d’un accord entre PESG et PETROCI pour stimuler la production de gaz sur le bloc CI-11, avec un discours orienté efficacité et compétitivité.
Le contenu local comme stratégie, pas comme slogan
En Côte d’Ivoire, le contenu local est devenu un mot-valise : tout le monde s’en réclame, peu savent l’industrialiser. Anthony Thia-Labi, lui, en parle comme d’un levier de croissance durable, à condition de sortir du déclaratif. Lors de panels et prises de parole sectorielles, il insiste sur l’opportunité d’un “second miracle” fondé sur la capacité du pays à structurer ses industries extractives, à professionnaliser les acteurs locaux et à capter davantage de valeur sur la chaîne.
Dans cette lecture, le contenu local n’est ni une contrainte administrative ni un trophée politique. C’est une discipline : gouvernance, standards, financement, compétences, sous-traitance qualifiée, traçabilité et performance. Sans cela, le mot reste une affiche.
Africa Integrated Energy Solutions, la fabrique des projets finançables
Décembre 2023 marque un tournant : Anthony Thia-Labi devient Managing Partner d’Africa Integrated Energy Solutions (AIES), une boutique de conseil basée à Abidjan. La promesse est claire : accompagner des acteurs publics et privés dans la structuration, le financement et l’exécution de projets LNG, gaz, électricité et E&P, dans un environnement africain où le risque perçu, la complexité réglementaire et la volatilité des marchés compliquent tout.
AIES se positionne sur une zone critique de la chaîne de valeur : l’interface entre l’intention et la réalisation. Beaucoup de pays disposent de ressources, de plans, parfois même de partenaires techniques. Ce qui manque souvent, c’est le montage “bankable” : la capacité à transformer une opportunité en dossier finançable, avec un modèle économique robuste, des contrats cohérents, une allocation des risques acceptable et un calendrier crédible.
C’est précisément ce que revendique AIES, en s’appuyant sur une expérience régionale auprès des NOCs et IOCs en Afrique de l’Ouest et du Centre.
Integrated Energy Solutions, l’empreinte entrepreneuriale
Au-delà du rôle de Managing Partner, un autre signal témoigne de sa volonté de bâtir : la constitution, à Abidjan, d’une société dénommée “Integrated Energy Solutions”, avec Anthony Thia-Labi mentionné comme gérant dans l’annonce légale. Cette démarche confirme une posture entrepreneuriale : créer des véhicules, structurer une présence, s’inscrire dans la durée.
Dans l’énergie, entreprendre n’est pas simplement “lancer une entreprise”. C’est naviguer dans un univers de cycles longs, de capitaux lourds et de conformité stricte. Ceux qui s’y engagent assument un pari : celui de la crédibilité.
GESPETROGAZ-CI, le terrain institutionnel du secteur
Depuis janvier 2023, Anthony Thia-Labi occupe également le poste de Deputy Secretary General au sein de GESPETROGAZ-CI, organisation qui fédère des acteurs locaux du secteur. Cette position traduit un autre aspect de son profil : la capacité à agir dans l’écosystème, pas seulement dans l’entreprise.
L’enjeu est stratégique : faire grandir l’offre locale, structurer le dialogue, faciliter les partenariats, et améliorer l’accès des entreprises nationales aux opportunités et aux financements. En 2025, le protocole d’accord entre AEICORP et GESPETROGAZ-CI, signé à Abidjan, s’inscrit dans cette logique de soutien au contenu local et d’accès au financement, saluée au niveau institutionnel.
Un leadership de “coulisse” qui pèse sur la scène
Ce qui singularise Anthony H. Thia-Labi, c’est l’équilibre entre trois cultures rarement réconciliées.
La culture de l’ingénieur, qui respecte les contraintes physiques et les réalités du terrain.
La culture du deal, qui comprend les intérêts, les clauses, les risques et les négociations.
La culture du secteur public, qui sait que l’énergie est aussi une question de politique industrielle, d’acceptabilité sociale, de souveraineté et de développement.
Dans un pays qui accélère sa trajectoire énergétique, cette combinaison devient précieuse. Car les grandes transitions africaines ne se joueront pas seulement sur des annonces de capacité installée. Elles se joueront sur la capacité à monter des projets bancables, à exécuter sans dérive, à développer des fournisseurs locaux compétitifs et à transformer l’énergie en un avantage économique.
La promesse ivoirienne et la méthode Thia-Labi
La Côte d’Ivoire se trouve à un point d’inflexion. Les besoins en gaz-to-power, en infrastructures, en efficacité énergétique et en solutions de transition sont réels. L’écosystème local progresse, mais la marche vers des champions capables de rivaliser sur les standards internationaux reste exigeante.
La méthode Thia-Labi, telle que sa trajectoire la suggère, peut se résumer ainsi : partir du concret, structurer pour financer, exécuter pour crédibiliser, capitaliser pour durer. À l’heure où l’Afrique veut industrialiser, attirer des capitaux et maîtriser sa chaîne de valeur, ce type de profil n’est pas un luxe. C’est une pièce de gouvernance.
Et si l’on devait retenir une image, ce serait celle d’un homme qui préfère construire des ponts plutôt que des tribunes : un artisan de l’énergie utile, qui travaille à faire passer les projets de l’idée au mégawatt, du discours à la livraison.
Mérimé Wilson




