À Abidjan, la chaîne de valeur agricole n’a jamais manqué de bras ni de terres. Elle a longtemps manqué de ponts. Entre producteurs et cuisines professionnelles, entre saisonnalités et exigences de régularité, entre prix au champ et coûts en ville, la promesse d’efficacité s’érode souvent dans les frictions du quotidien. C’est précisément dans cet espace, au croisement du terrain, de la logistique et de la donnée, que Stane BLEGBO a choisi d’inscrire sa trajectoire.
Cofondateur et Directeur des opérations de Djoli, il fait partie de cette génération d’opérateurs africains qui ne romantisent pas les systèmes, mais les réparent. Sa conviction tient en une phrase simple : si l’on peut livrer vite, bien et au bon prix, on peut changer l’économie d’un secteur entier. Djoli se présente comme une plateforme d’approvisionnement qui permet aux restaurants, maquis et hôtels de commander des produits frais et d’être livrés en 24 heures, en s’appuyant sur la collecte, le transport, l’entreposage et une orchestration logistique pensée pour la régularité.
Une trajectoire forgée dans la vente, l’exécution et le lancement de marchés
Le profil de Stane BLEGBO raconte d’abord une histoire d’exécution. Avant l’agrifood-tech, il a fait ses armes dans des environnements où la performance commerciale, la rigueur d’objectifs et la gestion d’équipes sont non négociables. En France, il passe notamment par Lebara (distribution et réseaux, télécoms et services financiers), puis par Publicis Groupe, où il évolue sur des logiques de business development et de performance marketing. Ce socle, souvent sous-estimé, forme des professionnels capables d’articuler stratégie et terrain, promesse de valeur et conversion, ambition et tableaux de bord.
Son retour opérationnel en Afrique de l’Ouest s’inscrit ensuite dans l’école la plus rude : le lancement de nouveaux marchés. Chez Wasoko, puis chez Sendy, il participe à l’implantation et au développement d’activités B2B et logistiques, dans des univers où la densité des points de vente, la disponibilité produit, la discipline d’exécution et la maîtrise des pertes font la différence. Un passage cité comme une montée en puissance, notamment sur des dynamiques de distribution et de “fulfillment”, avec des objectifs de déploiement rapides.
En parallèle, Stane BLEGBO dirige ABD, structure qui accompagne des entreprises dans leur implantation et leurs opérations en Afrique de l’Ouest, avec un tropisme marqué pour le développement commercial, les partenariats, et la mise en place de réseaux de distribution. Cette brique “conseil-exécution” éclaire un trait majeur : sa capacité à naviguer entre planification stratégique et mécanique opérationnelle.
Djoli, des champs à l’assiette : une promesse simple, une mécanique complexe
Dans l’écosystème des startups, les slogans sont faciles. L’exécution, elle, ne ment jamais. Djoli revendique une promesse claire : permettre aux professionnels de la restauration de se fournir en produits frais, de qualité, à des prix compétitifs, avec une livraison rapide, sans déplacement.
Derrière cette simplicité, le métier est redoutable. Il faut sécuriser le sourcing, lisser l’irrégularité, absorber les aléas climatiques et logistiques, réduire les pertes post-récolte, organiser l’entreposage, et maintenir un standard constant. Sur le plan opérationnel, cela revient à transformer une chaîne d’approvisionnement historiquement fragmentée en une chaîne pilotée.
Le site de Djoli insiste d’ailleurs sur cette intégration : collecte “à l’intérieur du pays”, transport, stockage, et livraison en 24 heures “au pas de l’établissement”. Une logique d’intégration qui n’est pas seulement logistique : c’est un choix stratégique. Parce que l’approvisionnement alimentaire, en contexte urbain, se gagne sur la fiabilité autant que sur le prix.
Le COO comme architecte de la performance : data, saisonnalité et réduction des pertes
Dans une startup de supply, le Directeur des opérations n’est pas un simple “chef de plateforme”. Il est le garant du modèle économique. Chez Djoli, Stane BLEGBO revendique un champ d’action qui va du sourcing et la sélection des producteurs à la planification des récoltes, du pilotage de la chaîne d’approvisionnement à l’analyse des cours, jusqu’aux logiques de mesure, analyse et prédiction pour orienter les décisions, notamment de pricing.
Ce positionnement est un marqueur de maturité : Djoli ne se contente pas de connecter une offre et une demande. La plateforme ambitionne d’organiser le marché, de réduire les frictions et d’augmenter la création de valeur locale. Dans l’économie agricole, la valeur se perd souvent après la récolte. Réduire les pertes, c’est améliorer la marge du producteur, la stabilité du prix pour l’acheteur, et la sécurité alimentaire dans l’écosystème.
Une reconnaissance panafricaine qui change d’échelle
Le 18 septembre 2025, Stane BLEGBO est sacré Super Prix Panafricain du Prix Pierre Castel pour son projet Djoli, dans une compétition regroupant plusieurs pays africains. Au-delà du trophée, l’enjeu est l’effet d’échelle : visibilité, crédibilité, et capacité à accélérer.
Le Fonds Pierre Castel souligne notamment l’impact, le potentiel panafricain et l’engagement sociétal du projet, autant de critères qui indiquent que Djoli est perçu comme un modèle duplicable et structurant. Des médias ivoiriens rappellent, eux, l’ambition formulée autour de l’idée de “nourrir les villes africaines” tout en valorisant les producteurs.
Dans le paysage agrifood-tech, ce type de reconnaissance agit comme un accélérateur : il ouvre des portes auprès des partenaires institutionnels, des grands comptes, des investisseurs, mais aussi auprès des producteurs, souvent prudents face aux promesses technologiques. Gagner un prix, c’est parfois gagner la confiance de ceux qui n’ont pas le droit à l’erreur.
Le pari de l’agrifood-tech ivoirienne : standardiser sans dénaturer
Le défi le plus subtil de Djoli n’est pas la technologie. C’est la standardisation. Comment apporter des standards de qualité, de délais et de traçabilité, sans écraser les réalités du monde agricole : diversité des exploitations, variabilité des volumes, saisonnalité, accès aux intrants, et exposition climatique ?
L’approche décrite par l’équipe met l’accent sur l’organisation : calendrier cultural, réseau de producteurs, optimisation du sourcing, analyse des tendances. Une façon de dire que le futur de la chaîne alimentaire ne se jouera pas uniquement sur des apps, mais sur la capacité à construire des ponts durables entre l’amont et l’aval.
Une signature : bâtir des systèmes, pas des coups
Ce qui ressort de la trajectoire de Stane BLEGBO, c’est une cohérence rare : distribution, lancement de marchés, logistique, performance commerciale, et maintenant supply agricole. Chaque étape nourrit la suivante. Le fil conducteur n’est pas un secteur, mais une compétence : faire fonctionner.
Dans les économies africaines, la croissance dépend autant des idées que de la capacité à exécuter à grande échelle. Et c’est là que Djoli devient intéressant : parce que l’entreprise s’attaque à un problème structurel, au cœur de la vie urbaine. Approvisionner mieux les restaurants, c’est aussi soutenir des milliers d’emplois indirects : producteurs, transporteurs, manutentionnaires, cuisiniers, petits distributeurs, et tout l’écosystème de la restauration.
Et maintenant : industrialiser l’impact
Le Prix Pierre Castel place Djoli dans une séquence où l’enjeu devient clair : consolider l’infrastructure, densifier le réseau, fiabiliser encore la chaîne, et préparer une expansion maîtrisée. Dans cette phase, l’excellence opérationnelle n’est plus une option : elle devient un avantage concurrentiel.
Pour Stane BLEGBO, la prochaine marche ressemble à un chantier d’industrialisation : plus de volumes, plus de références, plus de producteurs, plus de zones, tout en gardant la promesse de régularité. C’est l’étape où beaucoup de projets se fragilisent. Mais c’est aussi celle où les “COO bâtisseurs” prennent toute leur place : transformer une bonne idée en système robuste.
Mérimé Wilson
