Romuald Kouassi face au moment de vérité de l’assurance ivoirienne

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Le 2 avril 2026, Romuald Kouassi, directeur général de GNA Assurances Côte d’Ivoire, a été élu président de l’Association des Sociétés d’Assurances de Côte d’Ivoire pour un mandat de trois ans. La nouvelle peut sembler institutionnelle. Elle est en réalité stratégique. Car il ne prend pas simplement la tête d’une association professionnelle. Il arrive au centre de gravité d’un secteur qui grandit vite, mais qui reste encore en quête de profondeur, de confiance et de massification.

Le paradoxe ivoirien est désormais bien installé. D’un côté, le marché affiche une puissance régionale incontestable. En 2025, le chiffre d’affaires global du secteur a atteint 688,8 milliards de FCFA, en hausse de 9,93 % sur un an, confirmant le leadership de la Côte d’Ivoire dans l’espace CIMA. De l’autre, le taux de pénétration de l’assurance demeure faible, estimé entre 1,2 % et 1,6 %, très loin des standards observés dans les économies plus matures. Autrement dit, le marché progresse, mais il ne couvre encore qu’une fraction du potentiel réel de l’économie et des ménages ivoiriens.

C’est dans cette tension que se jouera la présidence de Romuald Kouassi. Son défi principal ne sera pas seulement de gérer l’existant, mais de faire changer d’échelle le rôle de l’assurance dans la société ivoirienne. Le sujet n’est plus uniquement commercial. Il est économique, institutionnel et presque civique. Dans un pays exposé aux chocs sanitaires, climatiques, routiers, patrimoniaux et entrepreneuriaux, l’assurance reste un amortisseur encore trop peu utilisé. Si l’ASA-CI veut peser davantage, elle devra convaincre que l’assurance n’est pas un produit de niche pour grandes entreprises ou classes solvables, mais un outil de résilience pour l’ensemble du tissu économique.

Le premier grand chantier de Romuald Kouassi sera donc celui de la confiance. Dans tous les marchés d’assurance à faible pénétration, le même verrou revient : beaucoup de citoyens perçoivent encore la prime comme une dépense certaine face à une promesse incertaine. Cette méfiance est nourrie par la lenteur des indemnisations, la complexité des contrats, les contestations sur les recours et, surtout, le sentiment diffus que l’assureur protège mieux ses équilibres que son client. L’ASA-CI elle-même a identifié ces points de friction dans ses travaux sur la digitalisation : procédures traditionnelles lentes, manque de transparence, fraude, difficultés de maîtrise des données, tensions autour des recours et lenteur perçue de l’indemnisation.

À ce niveau, Romuald Kouassi sera attendu sur un point simple mais décisif : faire passer l’assurance ivoirienne d’une culture de gestion administrative à une culture de preuve de service. Cela suppose des résultats visibles. Des délais de règlement mieux tenus. Des attestations plus sécurisées. Des bases de données plus fiables. Des processus de recours moins opaques. Une expérience client moins dissuasive. Le marché a déjà commencé à structurer une réponse en s’appuyant sur la transformation numérique. L’ASA-CI a fait de la digitalisation un axe majeur, notamment pour moderniser l’assurance automobile, centraliser les données, lutter contre la fraude et automatiser les échanges entre compagnies et association professionnelle.

La digitalisation sera justement le deuxième test de sa présidence. Sur le papier, le diagnostic est clair. L’ASA-CI a identifié la fraude documentaire, le manque de maîtrise des données et la lourdeur des processus comme des handicaps systémiques, au point de créer une entité dédiée, ASACI Technologies, pour accompagner la transformation du secteur. Les bénéfices attendus sont eux aussi bien posés : gain de temps, transparence accrue, meilleure détection des fraudes, gestion plus efficace des recours et amélioration de la performance opérationnelle. Les premiers résultats mis en avant par l’association sur l’assurance automobile suggèrent déjà une amélioration des liquidations de dossiers contestés et une dynamique financière plus favorable.

Mais la vraie difficulté n’est jamais dans l’intention. Elle est dans l’exécution collective. Romuald Kouassi devra faire converger des acteurs concurrents autour d’infrastructures partagées, de standards communs et parfois d’une discipline de marché plus exigeante. C’est tout l’enjeu d’une présidence patronale dans un secteur fragmenté : conduire des entreprises qui n’ont ni la même taille, ni les mêmes moyens technologiques, ni les mêmes urgences commerciales. Sa capacité à fédérer sera donc aussi importante que sa capacité à décider. La présidence de l’ASA-CI demandera moins une posture de chef qu’un art du compromis efficace. Cette lecture relève d’une inférence à partir de la structure même des missions de l’ASA-CI, qui combine représentation, concertation et traitement commun des enjeux techniques, financiers et juridiques.

Le troisième défi est celui de l’inclusion. Le faible taux de pénétration montre qu’une large partie du marché reste à construire. Or cette expansion ne pourra pas venir uniquement de l’assurance classique. Elle passera par des produits plus simples, plus lisibles et plus abordables, notamment en microassurance, en santé et en protection des revenus. Le lancement en 2025 de nouvelles offres de microassurance en Côte d’Ivoire illustre déjà cette orientation vers des solutions accessibles aux populations vulnérables ou non bancarisées. Pour Romuald Kouassi, la question n’est donc pas de savoir si l’inclusion sera un axe, mais à quelle vitesse le secteur saura la transformer en volume, en pédagogie et en confiance durable.

Cette bataille de l’inclusion est aussi une bataille de récit. Le secteur ivoirien ne souffre pas seulement d’un déficit de couverture. Il souffre d’un déficit de compréhension. Les résultats de l’enquête 2024 de l’Observatoire des habitudes de consommation d’assurance ont précisément été présentés comme un outil d’aide à la décision pour mieux comprendre la perception des risques, les habitudes des consommateurs et l’image du secteur dans l’opinion. Cela signifie que la prochaine étape n’est pas seulement actuarielle ou réglementaire. Elle est culturelle. Le président de l’ASA-CI devra contribuer à installer une nouvelle pédagogie publique de l’assurance, plus proche des réalités des ménages, des PME, des transporteurs, des commerçants et des indépendants.

Le quatrième défi sera celui de la crédibilité sectorielle. Un marché qui croît vite attire des ambitions, mais aussi des fragilités. La fraude, qu’elle soit documentaire, opportuniste ou organisée, reste un poison lent pour l’assurance. Elle renchérit les coûts, dégrade l’image du secteur et affaiblit les assurés de bonne foi. En Côte d’Ivoire, la question n’est pas théorique : plusieurs publications récentes ont rappelé le poids des faux documents et des fraudes dans l’assurance, en particulier automobile, tandis que la justice a déjà eu à sanctionner des cas de falsification d’attestations. La lutte contre la fraude ne sera donc pas une tâche technique annexe. Elle fera partie du contrat moral de sa présidence.

Pour autant, les perspectives sont considérables. Romuald Kouassi hérite d’un marché qui dispose de trois atouts rares. D’abord, une base économique nationale robuste, portée par une croissance soutenue et une densification progressive des besoins de protection. Ensuite, un secteur déjà structuré à l’échelle régionale par l’architecture CIMA, qui fournit un cadre commun de régulation. Enfin, une maturité nouvelle de certains opérateurs capables d’innover, de digitaliser et de segmenter leurs offres. Si l’ASA-CI parvient à transformer ces avantages en dynamique collective, l’assurance ivoirienne peut entrer dans une phase beaucoup plus ambitieuse que celle de la seule croissance des primes.

Au fond, la présidence de Romuald Kouassi commence à un moment où le secteur n’a plus le droit de se contenter d’être performant. Il doit devenir utile à grande échelle. C’est une nuance essentielle. La performance rassure les actionnaires et les régulateurs. L’utilité, elle, change la place d’une industrie dans une économie. Si Romuald Kouassi réussit à accélérer la digitalisation, à réduire les frictions du marché, à renforcer la confiance et à ouvrir plus largement l’assurance aux ménages et aux petites activités, il pourra laisser plus qu’un bon mandat. Il pourra contribuer à faire entrer l’assurance ivoirienne dans une nouvelle ère, celle où elle ne sera plus perçue comme un produit financier parmi d’autres, mais comme une infrastructure de sécurité économique.

Mérimé Wilson

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