Isaac Bayoh, l’économètre qui veut donner à l’Afrique sa propre intelligence

Spread the love

Formé à l’économie appliquée dans une grande université américaine, passé par Microsoft et Prudential Financial, l’Ivoirien Isaac Bayoh a bâti la maison de conseil qui a écrit la stratégie nationale d’intelligence artificielle de la Côte d’Ivoire. Son pari, la souveraineté technologique, entre désormais dans sa phase la plus difficile : celle de l’exécution.

Le 13 décembre 2024, à Abidjan-Plateau, la Côte d’Ivoire a validé sa Stratégie nationale d’intelligence artificielle et de gouvernance des données. La scène avait tout du rituel administratif, un ministre, des partenaires techniques, une salle d’hôtel et un document épais. Elle marquait pourtant un basculement : pour la première fois, un pays d’Afrique de l’Ouest francophone se dotait d’une doctrine écrite sur la technologie qui redéfinit l’économie mondiale. Le travail avait été confié à deux experts commis par le ministère de la Transition numérique et de la Digitalisation. L’un d’eux, docteur en économie appliquée, dirigeait une entreprise que peu d’acteurs du continent connaissaient trois ans plus tôt. Il s’appelle Isaac Bayoh.

Un parcours à contre-courant

Le profil détonne dans un écosystème technologique africain largement peuplé d’ingénieurs et de développeurs autodidactes. Isaac Bayoh est d’abord un économiste. Son doctorat, obtenu à l’Ohio State University, porte sur l’économie appliquée, l’économétrie et l’évaluation des biens non marchands, cette discipline aride qui consiste à mettre un prix sur ce que le marché ne cote pas. Il a enseigné, et ceux qui l’ont côtoyé dans ce cadre retiennent une qualité rare chez les techniciens : la capacité à rendre intelligible ce qui ne l’est pas spontanément.

Le reste du parcours se lit comme une trajectoire de cadre supérieur américain. Levi Strauss, Microsoft, Prudential Financial. Vingt-cinq années passées dans la donnée, la modélisation et le produit, à New York et ailleurs, loin des colloques sur le développement. C’est cette accumulation que Bayoh a choisi de rapatrier, non pas sous forme de conseils prodigués depuis l’étranger, mais sous forme d’entreprise implantée. FuturAfric Intelligence Artificielle est aujourd’hui domiciliée à Abidjan, avec une adresse new-yorkaise et des équipes déployées à Dakar. Le mouvement inverse de celui qu’accomplit habituellement la diaspora, qui investit plus volontiers dans l’immobilier que dans la matière grise.

La bascule de l’économétrie vers l’intelligence artificielle n’a rien d’un virage. Elle relève de la continuité méthodologique. L’économétrie enseigne à se méfier des corrélations, à identifier ce qui cause quoi, à modéliser des comportements humains qui cherchent en permanence à contourner les règles. Ce sont exactement les questions qui décident du succès ou de l’échec d’un système algorithmique déployé dans une administration africaine, où l’informalité n’est pas une anomalie mais une structure.

La doctrine de la souveraineté

Le discours de Bayoh tient en une inversion. L’Afrique, dit-il en substance, n’a pas vocation à consommer une intelligence artificielle conçue ailleurs, entraînée sur des données étrangères et hébergée hors de ses frontières. Sur le site de son entreprise, la formule est frontale : « L’Afrique a droit à sa propre intelligence artificielle. » Le reste en découle, cloud souverain hébergé sur le continent, lacs de données nationaux, modèles de langue intégrant les langues africaines, audits algorithmiques destinés à traquer les biais avant qu’ils ne se transforment en discriminations administratives.

Cette position n’est ni originale ni naïve. Elle est partagée par la plupart des stratèges numériques du continent, de Kigali à Rabat. Ce qui distingue Bayoh, c’est le refus explicite du transfert de modèle. Là où l’industrie du conseil international vend des cadres standardisés adaptés à la marge, sa méthode revendique la co-construction, la contextualisation et surtout le transfert de compétences, autrement dit la capacité pour le client à se passer du consultant. Un discours commercialement risqué, et rarement tenu par ceux qui vivent de la récurrence des missions.

Du document stratégique au portail minier

Le test d’une doctrine est son inscription dans la matière. Sur ce point, le dossier ivoirien fournit des éléments tangibles.

La stratégie nationale, engagée en août 2024 et validée quatre mois plus tard, a mobilisé une soixantaine d’experts et s’est appuyée sur un écosystème de partenaires qui va de la Banque mondiale à l’UNESCO, en passant par la GIZ, la Société financière internationale, l’ONUDI et Meta. Le document publié s’organise autour de trois piliers, l’investissement, l’inclusion et la gouvernance, et fixe un horizon 2030. La restitution des travaux a fait état de plus d’une centaine de projets et de réformes, pour une enveloppe évaluée à 912 milliards de francs CFA. Le point de départ était modeste : le pays figurait au 138e rang de l’indice de préparation gouvernementale à l’intelligence artificielle publié par Oxford Insights en 2023.

Le second dossier est moins spectaculaire et plus révélateur. Le 22 septembre 2025, le Premier ministre Robert Beugré Mambé a lancé le portail e-Cadastre Minier, qui dématérialise l’octroi et le suivi des titres miniers. FuturAfric y intervenait comme assistant à maîtrise d’ouvrage, aux côtés de l’éditeur Spatial Dimension et du prestataire régional SOATECH. Le sujet paraît technique. Il est en réalité au cœur de l’économie politique ivoirienne. Entre 2012 et 2025, la production nationale d’or a quadruplé et celle de manganèse a été multipliée par dix. Un registre minier opaque est une machine à contentieux et à rente. Un registre consultable en ligne modifie le rapport de force entre l’administration, les opérateurs et les investisseurs. C’est là que l’intelligence artificielle cesse d’être un objet de conférence pour devenir un instrument de gouvernance.

Entre-temps, en mai 2024, une délégation d’Amazon Web Services conduisait sous l’égide de FuturAfric une mission d’exploration du marché ivoirien, l’une des premières du géant américain en Afrique de l’Ouest francophone. La fonction de courtier stratégique, celle qui consiste à faire venir les infrastructures avant que la demande ne soit prouvée, est peut-être le rôle le plus utile qu’un acteur comme Bayoh puisse jouer.

Ce que le pari doit encore prouver

Trois réserves méritent d’être posées, et elles ne sont pas anodines.

La première tient à l’exécution. Une stratégie chiffrée en centaines de milliards de francs CFA est une intention de dépense, pas une dépense. L’histoire des plans numériques africains est jonchée de documents excellents et de budgets jamais mobilisés. Le véritable indicateur ne sera pas le nombre de projets inscrits, mais le nombre de projets financés et livrés à l’échéance 2030.

La deuxième tient à la souveraineté elle-même. Un cloud souverain suppose des centres de données, donc de l’électricité continue, du foncier et du capital patient. Sur un continent où la fiabilité énergétique reste le premier obstacle industriel, la souveraineté numérique risque de rester déclarative tant que la souveraineté énergétique n’est pas acquise. Le partenariat avec les grands fournisseurs américains, utile à court terme, entretient précisément la dépendance que la doctrine prétend réduire.

La troisième est structurelle et concerne toute la profession. Lorsque le même acteur conseille l’État sur sa stratégie et intervient ensuite sur les projets qui en découlent, la muraille de Chine doit être visible. Ce n’est pas un procès, c’est une exigence de gouvernance, et elle vaut pour les cabinets internationaux autant que pour les maisons africaines émergentes. Un écosystème qui veut être pris au sérieux par les investisseurs devra formaliser ces règles avant qu’un incident ne les impose.

Reste l’essentiel. La question posée par Isaac Bayoh n’est pas technologique, elle est économique au sens le plus classique du terme : qui capte la valeur créée par la donnée africaine, et où. Une économie qui exporte ses données brutes pour réimporter des services intelligents reproduit exactement le schéma du cacao et du café, avec quelques décennies de décalage. C’est un raisonnement d’économiste, appliqué à un objet d’ingénieur. Sur ce terrain, l’homme qui a passé vingt-cinq ans à modéliser des comportements pour des multinationales américaines dispose d’un avantage rare sur le continent : il sait à quoi ressemble la chaîne de valeur vue depuis l’autre extrémité.

Mérimé Wilson

Quitter la version mobile