Gérant de portefeuille de formation, passé par l’appareil de contrôle des investissements du groupe AXA avant de rejoindre la société de gestion sénégalaise, Cheickna SIBI hérite du poste avancé ivoirien de CGF Gestion au moment précis où la maison mère renouvelle sa direction générale et sa présidence.
CGF Bourse et sa filiale de gestion d’actifs CGF Gestion ont annoncé, le 7 août 2026, une série de nominations à des postes stratégiques. Parmi elles, celle de Cheickna SIBI comme Directeur pays par intérim de CGF Gestion en Côte d’Ivoire. Le mouvement accompagne deux autres décisions : Ndeye Khady DIACK devient Directrice générale de CGF Gestion et Gabriel Pierre LOPES accède à la présidence du Conseil d’administration de CGF Bourse.
Pris isolément, un intérim de direction pays passerait pour une mesure d’intendance. Replacé dans la séquence, il dit autre chose : Abidjan cesse d’être une antenne commerciale pour devenir un poste de commandement dans la stratégie régionale du groupe.
Un profil de gérant, pas de commercial
La nomination retient l’attention par la nature du profil. Cheickna SIBI n’arrive ni du réseau bancaire ni de la distribution. Il vient du métier lui-même. Au sein de CGF Gestion, il exerce des fonctions de responsable de la gestion de portefeuille sur le compartiment des organismes de placement collectif, après avoir occupé un poste de gérant senior.
Son parcours antérieur, tel qu’il ressort des informations professionnelles publiques, s’est construit dans l’appareil d’investissement du groupe AXA, où il a occupé successivement des fonctions de contrôle et de support de portefeuilles : produits de taux aux États-Unis, actions au sein du pôle Framlington, financements structurés, services aux actifs. Il avait auparavant abordé le métier comme analyste financier chez AlphaMena, maison de recherche indépendante.
Ce type de trajectoire, du contrôle vers la gestion puis vers la direction, façonne une culture professionnelle particulière. Elle place la mesure du risque, la valorisation et la conformité au centre de la décision d’investissement, là où d’autres écoles privilégient la collecte et la relation commerciale. Pour une société de gestion qui vend d’abord de la confiance sur un marché où la mémoire des mauvaises expériences pèse encore, l’arbitrage n’est pas neutre.
Il convient de préciser que les éléments biographiques accessibles publiquement demeurent partiels. Une confirmation directe auprès de la société permettra d’affiner ce parcours.
Abidjan, de bureau d’implantation à centre de gravité
CGF Gestion a ouvert son bureau abidjanais en septembre 2024, au quartier Riviera Golf. Kalidou DIALLO, Directeur général de CGF Bourse, justifiait alors l’implantation par le poids de l’économie ivoirienne dans l’Union et par le dynamisme de sa place financière. La logique est arithmétique autant que stratégique : la Bourse régionale des valeurs mobilières siège à Abidjan, l’essentiel des flux du marché y transite, et aucune société de gestion prétendant à une envergure régionale ne peut se contenter d’y être représentée.
Vingt-trois mois après cette ouverture, le groupe confie la direction pays à un professionnel de la gestion. Le signal envoyé au marché ivoirien porte moins sur l’expansion commerciale que sur la crédibilité technique de l’offre.
Le contexte régional donne à cette bataille sa dimension réelle. Le marché de l’UEMOA a enregistré, pour l’exercice 2025, plus de 4 200 milliards de FCFA levés et une capitalisation dépassant 24 000 milliards de FCFA. Dans le même temps, le taux de bancarisation reste limité à environ 25 pour cent dans l’Union, quand l’inclusion financière approche les 83 pour cent une fois intégré le mobile money. L’écart entre ces deux chiffres résume l’opportunité : une épargne qui existe, qui circule, mais qui n’est pas encore captée par les circuits d’investissement structurés.
Ce que l’intérim recouvre
CGF Gestion, créée en 2001, revendique une antériorité forte sur son marché. Elle a lancé le premier fonds commun de placement à risque de la zone, le premier fonds de retraite complémentaire et le premier fonds islamique. Selon les données communiquées par sa direction en mars 2026, la société comptait plus de 8 000 clients pour 112 milliards de FCFA d’actifs sous gestion. Elle revendique par ailleurs une architecture ouverte et une indépendance à l’égard des groupes bancaires, argument différenciant sur une place où la majorité des sociétés de gestion sont adossées à un réseau.
L’intérim ivoirien intervient toutefois dans un moment de transition. La direction générale de CGF Gestion était jusqu’ici assurée par José-Félix DIÉ, également président de l’Association des sociétés de gestion d’OPC et de patrimoine de l’espace UEMOA, et acteur central de l’implantation abidjanaise. Le communiqué du groupe ne précise pas les modalités de cette succession. La question mérite d’être posée aux dirigeants, tant la continuité de la représentation ivoirienne s’est jusqu’à présent appuyée sur ce profil.
Le caractère provisoire de la fonction confiée à Cheickna SIBI se lit donc dans les deux sens. Il traduit une prudence organisationnelle, le temps que la nouvelle direction générale installe son dispositif. Il constitue aussi, pour l’intéressé, une période probatoire dont l’issue dépendra de résultats mesurables.
Trois indicateurs à surveiller
La performance de cet intérim se lira sur des variables concrètes. D’abord la collecte réalisée sur le marché ivoirien, seule preuve que l’implantation d’Abidjan génère des encours propres et non un simple relais du portefeuille sénégalais. Ensuite la capacité à nouer des accords avec les entreprises et les institutions de prévoyance ivoiriennes, terrain sur lequel la société a bâti son modèle à Dakar avec les dispositifs d’épargne salariale et de retraite complémentaire. Enfin la structuration d’une équipe locale, condition pour que la direction pays cesse d’être un intérim.
Pour la place d’Abidjan, l’enjeu dépasse le cas d’une société. Il touche à la question de savoir si le premier marché financier de l’Union parviendra à retenir la valeur ajoutée de la gestion d’actifs, ou s’il continuera d’en être principalement le lieu de cotation.
Mérimé Wilson
