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Édouard Fonh-Gbei, l’ingénieur qui place la géodonnée au cœur de la décision publique ivoirienne

La rédaction 16 septembre 2026 9 min de lecture
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À la tête du Comité National de Télédétection et d’Information Géographique depuis 2012, Édouard Fonh-Gbei occupe une fonction peu exposée au grand public, mais située au croisement de plusieurs enjeux majeurs de l’État moderne : foncier, fiscalité locale, urbanisation, environnement, infrastructures, données publiques et planification territoriale. Derrière son parcours entre la Russie, l’Allemagne, le Canada, les États-Unis et la Côte d’Ivoire se dessine surtout une conviction : la carte n’est plus seulement un instrument de représentation du territoire. Connectée à la donnée, au logiciel et désormais à l’intelligence artificielle, elle devient un outil de gouvernement.

Il existe des dirigeants dont la trajectoire épouse presque exactement la transformation de leur secteur. Celle d’Édouard Fonh-Gbei appartient à cette catégorie. Formé initialement à la géodésie, à la cartographie et à la géomatique, il a progressivement ajouté à cette base scientifique l’ingénierie informatique, le développement logiciel, les systèmes d’information géographique et l’intelligence artificielle. Ce croisement de disciplines explique en grande partie la nature de son action à la tête du CNTIG.

En 2026, l’organisme figure parmi les structures placées sous l’autorité du Premier ministre ivoirien. Sa mission touche directement à la politique nationale de géo-information et de télédétection appliquée. Édouard Fonh-Gbei en est toujours présenté officiellement comme le Directeur général.

Ce positionnement institutionnel dit beaucoup de l’évolution de la géomatique. Longtemps considérée comme une expertise technique destinée aux cartographes, ingénieurs ou aménageurs, elle se situe désormais en amont de décisions économiques très concrètes : où construire une école ou un centre de santé, comment identifier une parcelle, comment localiser les contribuables d’une commune, comment suivre l’évolution d’une forêt ou comment planifier l’extension d’une ville.

C’est précisément sur ce terrain qu’Édouard Fonh-Gbei a construit son empreinte.

De Saint-Pétersbourg à Houston, la construction d’un profil hybride

Avant le dirigeant public, il y a d’abord un ingénieur.

Entre 1990 et 1995, il se forme à Saint-Pétersbourg en géodésie, cartographie et géomatique. Il poursuit ensuite en Allemagne, à la Leibniz Universität Hannover, où il obtient un doctorat en ingénierie avec une spécialisation associant génie civil, géomatique, systèmes d’information géographique et cartographie.

La suite est déjà moins conventionnelle. À l’Université Laval, au Canada, il approfondit l’informatique et l’intelligence artificielle. Plusieurs années plus tard, il complète encore son profil par un Master of Engineering en informatique et génie logiciel à l’École de technologie supérieure de Montréal.

Cette accumulation n’est pas seulement académique. Elle traduit une évolution intellectuelle importante : passer de la mesure physique du territoire à sa représentation numérique, puis de la représentation numérique à l’exploitation informatique de la donnée.

Son parcours professionnel en Amérique du Nord accélère cette transformation.

Chez IPware Corporation à Montréal, où il exerce comme directeur de projets R&D, il pilote des produits logiciels et encadre une équipe d’ingénieurs. Chez Intellisystems Technologies, il se rapproche davantage encore du management, du développement de marché et de la conception de nouveaux produits géospatiaux.

Puis vient Houston.

Au sein d’environnements liés à Duke Energy, Spectra Energy et UniversalPegasus International, il intervient sur des systèmes technologiques complexes appliqués notamment aux infrastructures énergétiques. Son expérience chez UniversalPegasus le conduit notamment à travailler sur des projets de pipelines représentant plusieurs milliers de kilomètres, avec des problématiques de GPS, de réseaux de contrôle, de données géographiques, d’applications d’ingénierie et de planification des travaux.

Cette période américaine est déterminante dans la lecture de son parcours. Fonh-Gbei ne travaille plus simplement sur la donnée géographique : il observe comment celle-ci s’intègre dans la conduite de projets industriels lourds, où une erreur de localisation, de modélisation ou d’interopérabilité peut devenir une erreur opérationnelle.

Chez Esri Canada, entre 2009 et 2011, une autre dimension apparaît. Consultant senior en informatique et SIG, il intervient sur les architectures systèmes, les plateformes ArcGIS et le transfert de compétences, notamment dans des environnements liés à la sécurité publique et à la défense.

À ce stade, son profil est déjà devenu hybride : géomaticien, ingénieur logiciel, architecte de systèmes et manager technologique.

Le retour en Côte d’Ivoire et le passage à l’échelle de l’État

Lorsqu’il prend les commandes du CNTIG en 2012, le changement d’échelle est considérable. Il ne s’agit plus d’équiper une entreprise ou de développer une application. L’enjeu devient celui de la capacité d’un État à mieux connaître son territoire pour mieux l’administrer.

C’est dans cette logique que le CNTIG a développé des solutions touchant à la fiscalité locale, au foncier, à la planification, à l’environnement ou encore aux infrastructures publiques.

E-Commune est probablement l’une des illustrations les plus lisibles de cette philosophie. Développée à partir de 2012, la solution permet notamment de géolocaliser les contribuables, d’évaluer le potentiel de ressources mobilisables par les collectivités et d’intégrer des fonctions de cartographie, de recouvrement et de gestion de projets. L’objectif affiché est directement économique : renforcer les ressources propres des communes grâce à une meilleure maîtrise de leur territoire fiscal.

En septembre 2025, son déploiement à Bouaké a montré que l’outil continue de s’inscrire dans la stratégie de modernisation des collectivités, avec l’ambition d’améliorer la gestion municipale et la transparence des services.

Le même raisonnement vaut pour le foncier. Le CNTIG travaille sur la modernisation de la gestion cadastrale, la géolocalisation des propriétaires et la digitalisation du territoire. Il développe également des systèmes dédiés aux cartes scolaires, universitaires ou sanitaires ainsi qu’une Infrastructure Nationale de Données Géospatiales et Statistiques.

Autrement dit, le véritable actif n’est pas uniquement la carte. C’est la capacité à relier une position géographique à une information exploitable puis à une décision.

Transformer la donnée en capacité d’action

C’est probablement ici que se situe la dimension la plus intéressante du mandat de Fonh-Gbei.

La digitalisation de l’administration africaine est souvent analysée sous l’angle des paiements numériques, de l’identité digitale, des démarches administratives en ligne ou de l’interconnexion des bases de données. La géolocalisation constitue pourtant une autre couche fondamentale de cette transformation.

Une donnée fiscale sans localisation reste partielle. Une politique sanitaire sans lecture territoriale peut masquer des déserts de soins. Une stratégie éducative sans cartographie dynamique des établissements et des populations risque d’allouer imparfaitement les infrastructures. Une politique forestière sans observation spatiale dispose de moins d’outils pour mesurer l’évolution du couvert végétal.

Le Géoportail de Surveillance Spatiale des Terres développé par le CNTIG illustre cette capacité à connecter données satellitaires, cartographie et suivi environnemental. La plateforme permet notamment d’accéder à des informations sur le couvert végétal et d’effectuer des analyses spatiales et temporelles de phénomènes tels que la déforestation ou l’occupation des sols.

Cette évolution conduit progressivement le CNTIG hors du seul périmètre de la cartographie institutionnelle.

L’organisme évoque désormais les Smart Cities, l’intelligence artificielle, l’Internet des objets et la modélisation 3D parmi les prolongements de ses activités. Fonh-Gbei a lui-même présenté à l’international l’utilisation combinée de la géo-information et de l’intelligence artificielle appliquée à l’économie ivoirienne.

Le déplacement stratégique est important : après avoir numérisé le territoire, l’enjeu consiste désormais à rendre la donnée territoriale plus intelligente, interopérable et prédictive.

Après les outils, structurer un écosystème

Une autre étape s’est ouverte en novembre 2025 avec le lancement des travaux préparatoires à la création du Conseil national des experts et professionnels de la géomatique (CNEP-GEO).

L’initiative, portée par Édouard Fonh-Gbei, vise à structurer la profession, renforcer son cadre institutionnel et juridique, promouvoir des standards professionnels et consolider la gouvernance de la donnée géospatiale.

C’est un changement de registre.

Après avoir passé plus d’une décennie à développer des outils et à installer l’usage de la géomatique dans différentes administrations, il s’agit désormais de travailler sur l’écosystème lui-même : compétences, normes, métiers, gouvernance et reconnaissance professionnelle.

En 2026, le CNTIG continue parallèlement d’élargir ses interactions avec les administrations. En janvier, une séance de travail avec la Direction des ressources humaines du ministère des Finances et du Budget a notamment porté sur l’intégration des SIG, la gestion électronique des documents et le renforcement des capacités.

Ces développements montrent combien le rôle du CNTIG a changé depuis les premières années de la télédétection institutionnelle.

Édouard Fonh-Gbei, ou la géographie devenue infrastructure numérique

Après plus de quatorze années à la tête du CNTIG, Édouard Fonh-Gbei se trouve aujourd’hui devant un défi différent de celui de ses débuts.

Il ne s’agit plus seulement de démontrer l’utilité de la géomatique. Cette bataille est largement dépassée. L’enjeu porte désormais sur la qualité des données, leur actualisation, leur interopérabilité entre administrations, leur sécurisation et leur capacité à nourrir en temps réel les politiques publiques.

Son parcours explique pourquoi cette transition lui correspond particulièrement bien. Géodésie en Russie, ingénierie en Allemagne, intelligence artificielle et logiciel au Canada, infrastructures énergétiques et systèmes complexes aux États-Unis, puis gouvernance de la géoinformation en Côte d’Ivoire : Fonh-Gbei a passé sa carrière à déplacer les frontières entre la carte, la technologie et la décision.

À l’heure des villes intelligentes, de l’intelligence artificielle et de l’exploitation massive des données publiques, cette convergence prend une importance nouvelle.

Car derrière chaque algorithme destiné à administrer un territoire demeure une question élémentaire : où ?

Et c’est précisément à cette question que la géomatique donne sa puissance économique et politique.

Mérimé Wilson

La rédaction

Rédaction du journal.

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